II. Les débuts, le phonographe.


Dès 1807, le physicien anglais Thomas Young réalise un dispositif permettant d'enregistrer les vibrations d'un corps sonore sur un cylindre. En 1857, Léon Scott de Martinville perfectionne ce procédé et invente un appareil, le Phonautographe, constitué d'une membrane vibrante, placée au bout d'un tube acoustique, qui transmet les vibrations sonores à un stylet qui les grave sur un cylindre enduit de noir de fumée. Mais ce dispositif ne permet pas de relire les courbes ainsi dessinées.

Le Phonautographe de Martinville.

 

Le 30 avril 1877, Charles Cros dépose un pli cacheté à l'Académie des Sciences où il décrit le Paléophone, procédé qui permet de déposer par photogravure sur un disque métallique les courbes sonores obtenues par le phonautographe, de façon à les lire avec une pointe solidaire d'une membrane élastique.

 

Mais il est pris de cours par Thomas Edison, qui dépose le 19 décembre de la même année un brevet sur les différentes méthodes d'enregistrement et, le 15 janvier 1878, un autre brevet décrivant en détail le Phonographe, qui reprend l'essentiel du travail de Cros. Celui-ci dépose un nouveau brevet le 1° mai 1878 qui expose, entre autres, une technique de duplication des enregistrements par moulage et un procédé d'enregistrement magnétique du son.

Le brevet du Phonographe.

 

Charles Cros n'obtiendra jamais la paternité de l'invention et meurt dans la misère à 36 ans.

Il écrivit :

"Il y a tout lieu de croire qu'on voudrait m'évincer de la question et j'ai eu bon nez de faire ouvrir mon pli cachetéÉ La justice se fera peut-être à la longue mais, en attendant, il y a dans ces choses un exemple de la tyrannie scientifique du capital. On exprime cette tyrannie en disant : les théories sont choses en l'air et n'ont aucune valeur, montrez-nous des expériences, des faits. Et de l'argent pour faire ces expériences ? Et de l'argent pour aller voir ces faits ? Tirez-vous-en comme vous pourrez ! C'est ainsi que bien des choses ne se font pas en France."

Thomas Edison.

 

Edison répondit indirectement par cette déclaration en 1889 :

"Il est très aisé d'inventer des choses étonnantes, mais la difficulté consiste à les perfectionner pour leur donner une valeur commerciale. Ce sont celles-là dont je m'occupe."

 

En fait, si Charles Cros a énoncé de façon très claire les principes du phonographe, seul Edison a été capable d'en fabriquer un, entre le 4 et le 6 décembre 1877, un appareil très simple actionné par manivelle, où le son est enregistré sur un cylindre en étain. Il y enregistre une petite comptine pour enfant : "Mary had a little lamb", premier enregistrement jamais réalisé (et perdu, mais re-enregistré pour les besoins de la postérité -et de la publicité- dans les années 20 par Edison). Quoique très rudimentaire, cet appareil a connu un certain succès et 500 appareils sont fabriqués en 1878 par The Edison Speaking Phonograph Company. Mais Edison, ne sachant trop que faire de cette invention, la délaisse et va inventer l'ampoule électrique.

 

En 1880, Graham Bell, qui a déjà inventé le microphone en 1876, investit l'argent que lui a rapporté l'invention du téléphone dans une société de recherches scientifiques avec son cousin Chichester et le scientifique Charles Tainter. Ensemble, ils vont reprendre le concept du phonographe pour l'améliorer et le rebaptisent Graphophone.

 

Entre autres changements, ils utilisent un rouleau de carton enduit de cire, matière plus malléable et moins bruyante que l'étain, et une pointe de saphir, inusable et qui abîme moins le sillon que l'acier.

 

Edison n'est guère content de se voir concurrencé, et commence une guerre de brevets entre les deux compagnies qui finissent par fusionner en 1888. Edison part alors autour du monde faire découvrir son invention (et enregistre une conférence de presse sur phonographe !). Mais, pour l'instant il ne la propose que comme dictaphone loué par des agences locales du téléphone ; il faut dire que le son en est encore médiocre et si faible qu'on ne peut l'entendre qu'avec des écouteurs, ancêtre du casque.

 

En 1891, apparaissent des machines à sous payantes qui ont un grand succès, ce qui fait penser à Edison que, peut-être, il est plus intéressant de s'en servir pour enregistrer de la musique. Il commence donc à commercialiser son appareil en 1894. La Columbia Company, filiale puis concurrente de la société d'Edison, fabrique alors 500 cylindres par jour mais les machines sont chères, 50 dollars. Comme on ne peut reproduire les cylindres (on ne saura le faire qu'en 1901), les musiciens enregistrent toute la journée devant des murs d'appareils, pour faire le maximum de copies. Charlus, chanteur français pionnier de l'enregistrement, rapporte qu'il enregistrait 40 disques le matin et 40 l'après-midi!

Un banc d'enregistreurs.

 

Petit à petit, Edison améliore son invention avec l'aide de Bell, dans un atelier transformé en salle de musique où divers musiciens, et même un orchestre, passent la journée à faire des essais d'enregistrements. Les écouteurs laissent la place à des cornets qui amplifient le son, la manivelle à un moteur électrique, puis à ressort, moins cher, plus pratique et plus puissant, les membranes deviennent plus sensibles et la qualité du son s'améliore, la durée passe de 2 à 4 minutes en 1909, on utilise le pantographe pour tirer jusqu'à 25 copies à la fois (mais de médiocre qualité), les prix baissent : 10 dollars, puis 7,50. La carrière du Graphophone prend alors un certain essor, d'abord aux Etats-Unis, puis en Europe où des filiales sont créées un peu partout, de façon à enregistrer les artistes locaux. En France, les frères Pathé, qui avaient gagné de l'argent en plaçant un phonographe payant dans un café, commencent à fabriquer leur propre matériel et à faire des enregistrements . En 1889, leur catalogue contient déjà 1500 titres, 12 000 en 1904, et en 1897, une salle d'audition avec machines à sous ouvre boulevard des Italiens.

L'industrie du disque est née.

L'usine Edison.

 

L'un des grands avantages du cylindre est qu'on peut l'enregistrer facilement soi-même, les appareils étant dotés de deux têtes, une pour l'enregistrement, l'autre pour la lecture. Les ethno-musicologues, comme Bartók, s'en servent pour garder des traces des derniers chants populaires, d'autres pour préserver des moments historiques.

 

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